Le corail rouge : mystérieuse et fascinante espèce !

-Texte Professeur Denis Allemand-

CorailTechnique

Le Corail Rouge à travers les âges

Minéral par son squelette, végétal par son allure, animal en réalité, le corail fascine les hommes depuis les temps préhistoriques. Les premières utilisations du corail remontent en effet au Paléolithique supérieur (env. 20 000 Av. J.C.). Plus tard, les Égyptiens, les Grecs et les Romains le représenteront sur des peintures murales, sur des vases, ou l’utiliseront pour la réalisation de bijoux et d’objets divers. La religion chrétienne fera de la couleur rouge du corail le symbole du sang du sacrifice du Christ ce qui lui confèrera des pouvoirs magiques, accentués par sa localisation dans les profondeurs marines. Il met en échec le mauvais, protège les récoltes, donne à la terre sa fertilité, défend les navires contre la foudre, éloigne la haine de la maison. Le commerce antique échangeait le corail de Méditerranée contre l’ambre de la mer du Nord. Au Moyen-âge, il était d’usage de porter dans sa bourse quelques morceaux de corail comme talisman contre les sorcières. Il fut aussi employé à des fins médicales où ses vertus sont supposées nombreuses. Sous forme de poudre par exemple, il était introduit dans la bouillie des bébés afin de les protéger contre les épidémies.

Un corail, des Coraux

Le Corail Rouge appartient à un vaste embranchement zoologique relativement primitif, les Cnidaires. Cet embranchement est assez polymorphe et regroupe des animaux à priori aussi différents que les méduses, l’hydre d’eau douce, les coraux constructeurs de récifs, les anémones de mer, le corail noir, les gorgones… Si le nom « corail » a été primitivement donné au « corail rouge », il a également été donné par la suite à des genres différents : corail noir (Antipathes, à squelette corné non minéralisé), coraux constructeurs de récifs (Scléractiniaires à squelettes d’aragonite), corail bleu, coraux mous… Mais, alors que ses cousins tropicaux constructeurs de récifs ont besoin de lumière pour vivre et élaborer leur imposant squelette à cause d’une symbiose que ces animaux possèdent avec une micro-algue, la zooxanthelle, le corail rouge préfère l’ombre car il ne possède pas d’algues dans ses tissus. En contrepartie, sa croissance fait piètre figure : de 0,6 à 3,18 mm/an en hauteur avec une moyenne de 1,78 mm/an (Garrabou et Harmelin 2002) et de 0,21 à 0,35 mm/an en diamètre (Marschall et al. 2004) alors que les coraux tropicaux grandissent souvent de plusieurs centimètres par an !

Répartition du Corail Rouge

Le corail rouge (Corallium rubrum) est une espèce typiquement méditerranéenne, principalement localisée en Méditerranée occidentale. Sa répartition déborde en quelques points sur la façade atlantique : côte Sud du Portugal, côtes africaines (Iles Canaries, Mauritanie, Sénégal, Iles du cap Vert). La répartition bathymétrique du corail rouge est assez large : de quelques mètres de profondeur à 300 mètres environ. Dans les zones de faible profondeur, il est typique des grottes et surplombs à faible éclairement. Plus profond, on le rencontre fixé sur les falaises ou à même le sol.

Monaco et le Corail Rouge : Réserve sous-marine et Coralliculture

Au siècle dernier, les ouvrages touristiques sur Monaco mentionnaient la pêche du corail parmi les activités sportives : « on pratique dans la mer enchanteresse de la Principauté la pêche d’une végétation marine (sic) qui fait l’ornement de la toilette des dames, nous voulons parler du corail, un arbrisseau de marbre rose qui vit comme les anémones et les algues verdoyantes…. La recherche du corail dans les parages de la Principauté monégasque est un spectacle fort curieux qui attire de nombreux amateurs passionnés » (Révoil 1878, pages 280-282).

Si, comme ailleurs, la surpêche a raréfié les stocks, il est à Monaco une zone où le corail rouge est encore présent, le tombant de Loews (pointe Focignana). Ce tombant coralligène a donc été érigé en réserve sous-marine par Ordonnance Souveraine n° 8681 du 19 août 1986 (complétée par l’Ordonnance Souveraine n° 10426 du 9 janvier 1992). Elle a une superficie de 1,9 hectare pour une profondeur maximale de 38 mètres et est gérée par l’Association Monégasque pour la Protection de la Nature (A.M.P.N.). Ses stocks ont cependant subi différentes mortalités à la suite des évènements climatiques de ces dernières années et des travaux de construction de la contre-jetée. En dehors de cette réserve, des zones coralligènes sont également présentes au niveau des « Roches Saint-Martin » et des « Roches Saint-Antoine ».

Afin de reconstituer les stocks dans les zones où le corail a été surexploité, ou même de coloniser des zones favorables, l’A.M.P.N. a entrepris des expériences de coralliculture. Une première expérience de coralliculture avait été tentée près de Banyuls-sur-Mer en 1979 par Steven Weinberg. Poursuivant ces expériences, l’A.M.P.N. a décidé de construire des grottes artificielles afin de recréer le milieu naturel du corail rouge et dans lesquelles le bouturage pourrait être effectué. Cette méthode permet ainsi une semi-culture en milieu contrôlé. Les expériences sont réalisées à la profondeur où le corail vit naturellement (Allemand, 1993).

Deux types d’expériences ont été menées dans les eaux monégasques (A.M.P.N., 1995).

GROTTE A CORAIL. RESERVE S.M MONACO

Dans une première expérience, des grottes artificielles en béton furent construites. Ces grottes immergées dans le port de Monaco en fin de l’année 1988, avaient un poids unitaire de 8 tonnes (3 X 2 X 2,2 m). Le 13 janvier 1989, les grottes furent transférées à leur emplacement définitif, dans les réserves sous-marines de la Principauté. Elles ont été peuplées avec des colonies de 3 à 8 cm de hauteur et d’environ 8 mm de diamètre recueillies sur le tombant. Après quelques essais, les colonies transplantées ont été fixées à l’aide d’une résine époxy spéciale à prise sous l’eau (UW Pâteux, DEVCON Ltd, Irlande).

Cette première expérience a permis de démontrer que :

– le corail transplanté survit parfaitement et s’adapte à un substrat artificiel,
– sa reproduction reste effective dans ces grottes artificielles, qui jouent un rôle de collecteur de larves.

Devant le succès de cette première expérience, l’A.M.P.N. a mis au point un second prototype de grotte artificielle réalisée en fibres de verre et résine polyester, matériau plus léger, et donc plus facilement transportable, permettant un suivi scientifique plus aisé. Afin de tester les capacités de régénération des colonies de Corail Rouge, les « boutures » ont été réalisées à partir de fragments d’apex, de bases ou même de section de colonies. Dans tous les cas, la croissance a été effective démontrant de grandes capacités de régénération par fragmentation du Corail Rouge.

Rôle des grottes à corail

Étant donné le faible taux de croissance du corail rouge à l’état adulte, il ne semble pas que les grottes artificielles soient appropriées pour une réelle culture commerciale du corail rouge. Par contre, les bons résultats obtenus, tant en ce qui concerne la « manipulation » des colonies, que le succès de la fixation en si peu de temps, permet d’être optimiste pour une future utilisation de ces grottes comme « diffuseurs » de larves dans des programmes de recolonisation. En effet, les organismes marins, qu’ils vivent en pleine eau à l’état adulte comme les méduses, ou sur le sol comme le corail rouge ou l’oursin par exemple, possèdent une phase de leur cycle de vie planctonique, c’est-à-dire de vie en pleine eau, généralement au gré des courants. Cette phase, qui correspond à la fécondation des gamètes, au développement larvaire et à la métamorphose, est la phase du développement où la mortalité est la plus élevée (souvent proche de 99 %). Certains programmes de repeuplement (poissons, oursins…) court-circuitent cette étape, en réalisant la phase planctonique en laboratoire et rejetant des individus nouvellement métamorphosés dans le milieu (“ranching”), augmentant ainsi considérablement les chances de vie des individus remis à la mer. Les grottes à corail développées par l’A.M.P.N. peuvent être considérées comme procédant de la même philosophie : dans le milieu naturel, les larves de corail émises par les colonies adultes présentent une nage ascendante jusqu’à ce qu’elles trouvent un substrat adéquat pour que la métamorphose se réalise. Si ce substrat n’est pas trouvé (ou si la jeune larve sans protection rencontre un prédateur), la larve ne pourra se métamorphoser et mourra. Les grottes à corail, en constituant un piège, retiennent les larves qui n’auront d’autre possibilité que de se fixer et se métamorphoser sur le plafond. Dans ce cas, leur pourcentage de survie pourra être très élevé. Les grottes se comportent alors comme collecteurs et diffuseurs de larves, et producteurs de jeunes colonies.

PREMIERE MONDIALE. JEUNES POUSSES DE CORAIL NEES DANS UNE GROTTE

Références

Allemand D. (1993). The biology and skeletogenesis of the Mediterranean Red coral. A review. Precious Corals and Octocorals Research. 2 : 19-39

A.M.P.N. (1995). XX ans au service de la Nature. Collectif, 190 + XXIV pages, AMPN éd. (Monaco)

Garrabou, J., Harmelin J. G. (2002) A 20-year study on life-history traits of a harvested long-lived temperate coral in the NW Mediterranean: insights into conservation and management needs. Journal of Animal Ecology 71 :966-978.

Marschal, C., Garrabou J., Harmelin J. G., Pichon M. (2004) A new method for measuring growth and age in the precious red coral Corallium rubrum (L.). Coral Reefs 23: 423-432.

Révoil, Bénédict Henry (1878). Monaco et Monte-Carlo. E. Dentu éd. (Paris), 352 pages.