Les jardins de Poseïdon

-Texte Docteur Heike Momenaar –

filmposidonie

 

 

 

 

Lorsqu’en 1758, dans Systema Natura, Carl von Linné donna à une plante marine le nom du dieu grec de la Mer – Poséïdon – il ne se doutait pas qu’il baptisait un des végétaux les plus essentiels dans l’équilibre écologique de la mer Méditerranée …

Il y a 120 millions d’années, les premières fleurs sous la mer

HERBIER DE POSIDONIES (POSIDONIA OCEANICA)

 

 

 

 

 

Vers la fin de l’ère Secondaire alors que les dinosaures géants peuplent les continents, les plantes à fleurs (phanérogames) continentales qui ressemblent aux joncs actuels retournent au milieu marin. C’était il y a 120 millions d’années. Elles emportent avec elles des perfectionnements inconnus dans les mers : les fleurs et les racines. Elles entrent alors en compétition avec les végétaux qui ont toujours existé en mer : les algues.

On trouve actuellement 54 espèces de phanérogames marines dans l’ensemble des mers et des océans du globe. Ce sont, de nos jours, des espèces dominantes, constructrices des fonds et formant les principaux écosystèmes du littoral.

En Méditerranée, les phanérogames marines sont représentées par 4 espèces : la posidonie (Posidonia oceanica (L.) Del.), la cymodocée (Cymodocea nodosa (Ucria) Asch.), les zostères marine et naine (Zostera marina L. et Zostera noltii Honem.). Une cinquième espèce commune en Mer Rouge : Halophilla stipulacea (Forsskal) Ascherson, a été introduite il y a plus d’un siècle par l’ouverture du Canal de Suez et se rencontre en Méditerranée Orientale.

La posidonie, qu’on appelle dans le temps chiendent ou paille de mer (« aougo » ou « aoubo de mar » en provençal), est la plus commune en Méditerranée dont elle est endémique. Elle constitue de vastes prairies sous-marines, appelées herbiers, entre 0 et 40 mètres de profondeur selon la clarté des eaux sur tout le pourtour méditerranéen. A noter que certains botanistes du siècle dernier l’ont signalée dans l’océan sur les côtes du Portugal ; il s’agit, en fait, de confusions avec la zostère ou avec l’herbe aux tortues (Thalassia) qui pousse aux Antilles et dont des fragments avaient traversé l’Atlantique en flottant grâce au Gulf Stream.

 

 

 

 

 

 

Une plante à croissance lente

Les tiges de la plante sont appelées rhizomes car elles sont ensevelies. Les rhizomes à croissance verticale (orthotropes), grâce auxquels l’herbier s’élève vers la surface afin d’éviter l’ensevelissement par le sédiment, ne poussent que d’environ 1 cm par an. Les rhizomes à croissance horizontale (plagiotropes), grâce auxquels l’herbier colonise l’espace qui lui est offert, poussent de 3 à 6 cm par an en moyenne. Cette croissance lente ne permet pas à la plante de recoloniser rapidement les zones détruites. Des analyses au carbone 14 ont permis de dater la base de certains rhizomes à 4000 ans d’âge.

L’équilibre harmonieux entre la croissance verticale et horizontale des rhizomes et l’accumulation des sédiments « piégés », permet l’édification d’une matte pouvant atteindre quelques mètres de haut. Les rhizomes verticaux semblent capables d’accélérer légèrement leur croissance quand l’accumulation des sédiments est trop rapide. Au contraire, si l’accumulation des sédiments est trop lente pour compenser l’allongement de ces rhizomes, il y a déchaussement des rhizomes qui se trouvent alors exposés aux vagues, ils se brisent et s’écroulent ; c’est alors la destruction naturelle de l’herbier.

Lorsqu’il y a un équilibre parfait entre la croissance des rhizomes dressés et le taux de sédimentation, l’herbier et sa matte s’élèvent lentement vers la surface. Dans les baies abritées, cette montée peut permettre à l’herbier d’atteindre la surface. Les feuilles des posidonies affleurent alors à la surface de l’eau, et on parle de récif frangeant. Entre ce récif et la côte, les conditions deviennent donc défavorables aux posidonies car l’eau circule peu et se renouvelle mal et les posidonies meurent dans ce « lagon ». Au contraire, vers le large, la matte continue de monter et les nouvelles posidonies atteignent à leur tour la surface. Ce nouveau récif, séparé de la côte par un lagon est alors appelé récif barrière.

 

De curieuses pelotes de mer

Les rhizomes rampants ou dressés portent à leur extrémité des bouquets de 4 à 10 feuilles que l’on nomme faisceaux. Les feuilles sont de longs rubans verts d’environ 1 cm de large pouvant atteindre 80 cm de long selon les saisons. A leur mort, seul le limbe se détache, tandis que la base des feuilles demeure attachée au rhizome, ce qui donne un aspect caractéristique. Ces pétioles restés en place sur le rhizome sont appelés « écailles ».

Les limbes morts sont véhiculés par les courants et se déposent sur tous les types de fonds marins, mais peuvent également être rejetés sur les plages lors des grandes tempêtes, constituant ainsi les « banquettes ». Ce tapis plus ou moins épais de feuilles mortes, contribue à la protection des plages contre les vagues.

Les feuilles emportées vers les fonds se décomposent et laissent de longues fibres imputrescibles. Ces fibres, associées aux rhizomes morts arrachés sont soumis au va et vient de l’eau ; c’est dans ces conditions que naissent, ce que l’on appelle les « ægagropiles ». Ces derniers sont de curieuses petites « pelotes de mer » que l’on rencontre fréquemment sur les plages.

 

Une floraison discrète

Contrairement aux algues (végétaux sans fleur ni racine), les posidonies sont des plantes à fleurs. C’est à la fin de l’été et à l’automne que l’on peut rencontrer ces fleurs discrètes. Les étamines produisent un pollen visqueux qui dérive avec les courants. Les pistils sont équipés de stigmates dont les bords sont dentelés ; le pollen s’accrochera à ces dents. Néanmoins, sur nos côtes, les floraisons sont rares et ne se produisent qu’à l’automne de certaines années favorables. Il faut ensuite 6 à 9 mois aux fruits pour mûrir. Quand ces fruits (ou « olives de mer ») arrivent à maturité, ils se détachent de la plante mère et flottent à la surface de l’eau. Ils peuvent alors s’échouer sur les plages ou être entraînés au large par les courants. Après quelques jours, l’enveloppe des fruits pourrit et s’ouvre, laissant tomber la graine qui ne rencontrera que très rarement un substrat favorable à sa germination. Ainsi, la dissémination par reproduction sexuée n’est pas la principale voie de propagation de l’espèce.

HERBIER DE POSIDONIES

 

 

 

 

 

Un oasis marin

Les véritables forêts sous-marines que forment les herbiers de posidonies ont un rôle considérable. Elles fixent le sédiment, s’opposent ainsi à l’érosion sous-marine. En effet, sur les côtes sableuses, les courants marins mettent en mouvement des quantités importantes de sédiments ; ceux-ci sont arrêtés du fait de la densité des feuilles et sont retenus dans le lacis inextricable des rhizomes.

Cet ensemble stabilise alors les fonds. La surface développée des feuilles et des rhizomes constitue également un substrat pour de nombreuses espèces d’algues et d’invertébrés qui servent eux-mêmes de nourriture à des espèces comestibles (poissons, oursins, …). Ce sont au total, plus de 400 espèces différentes d’algues et plusieurs milliers d’espèces animales qui peuplent les herbiers de posidonies de nos côtes, constituant ainsi l’écosystème le plus riche de Méditerranée. Parmi les herbivores, on trouve la saupe, poisson argenté décoré de longues bandes jaunes, et plusieurs espèces d’oursins (des genres Paracentrotus et Sphaerichinus). Ces derniers ne digèrent que partiellement les feuilles et les excréments qu’ils rejettent, servent de nourriture aux holothuries (encore nommées concombres de mer) qui sont de curieux détritivores rampants sur le sable. Voilà un bel exemple de complémentarité.

Les herbiers dégagent aussi une quantité considérable d’oxygène, nécessaire pour une bonne qualité des eaux et pour l’ensemble de la vie littorale sous-marine. A 10 m de profondeur, un mètre carré d’herbier peut dégager jusqu’à 14 litres d’oxygène par jour.

 

Un milieu menacé

Malheureusement, ces herbiers fragiles et vulnérables, sont menacés de dégradation par l’intervention de l’Homme et cela à différents niveaux :

  • Au niveau de la limite supérieure, par les aménagements du littoral qui empiètent sur la mer : constructions portuaires, plages artificielles, endigages …, qui détruisent irréversiblement les herbiers situés à faibles profondeurs. Ces aménagements font appel à l’utilisation de nombreux matériaux artificiels qui se dispersent dans l’eau, formant un écran à la pénétration de la lumière et étouffant l’écosystème entier.
  • Au niveau de la limite inférieure qui a tendance à remonter à cause de l’augmentation générale de la turbidité des eaux littorales, réduisant ainsi la pénétration de la lumière. Ce déficit d’énergie suffit pour entraîner la mort de ces plantes.
  • Au niveau des zones de mouillage des bateaux de plaisance, de chalutage, de pêche au gangui ou à la drague.
  • Au niveau des rejets urbains non épurés et peu profonds qui ont deux effets : mort des posidonies par pollution chimique, envasement et prolifération d’algues phytoplanctoniques réduisant ainsi la pénétration de la lumière.
  • Quand les posidonies meurent, elles laissent derrière elles de vastes étendues désertiques. Leur mort entraîne la disparition de toutes les espèces animales et végétales qui y avaient trouvé abri et confort.
  • Certains herbiers peuvent subir une mort naturelle. En effet, les herbiers superficiels sont durement soumis à l’hydrodynamisme. Les vagues arrachent de nombreux rhizomes avec leurs faisceaux de feuilles et en rejettent une partie sur les plages ; d’autres sont entraînés vers les grands fonds. Quelques uns de ces rhizomes arrachés constitueront des boutures naturelles en se fixant sur un substrat favorable, assurant ainsi la propagation de l’espèce. Ce bouturage naturel est toutefois très rare, de l’ordre d’une bouture par hectare et par an.
  • L’importance de l’existence des herbiers de posidonies pour la vie sous-marine, l’ampleur de leur régression actuelle, ainsi que leur faible propagation par voie sexuée et par bouturage naturel, ont amené l’Homme à tenter leur réimplantation. De nombreux essais ont été réalisés, utilisant des techniques mises au point surtout aux Etats-Unis pour la réimplantation d’espèces dont l’importance est comparable à celle des posidonies. Ces essais ont donné des résultats très variables, ce qui montre la difficulté de mettre au point une méthode efficace. En effet, les réimplantations posent de nombreux problèmes quant à la sélection des sites de transplantation, des modes de fixation des boutures sur le sol marin, du choix des boutures elles-mêmes et des profondeurs de récolte et de transplantation. Ces méthodes ne peuvent en aucun cas être utilisées comme mesure compensatoire à des destructions massives des herbiers de posidonies. Elles peuvent néanmoins, dans certains cas très particuliers, permettre la sauvegarde de parcelles d’herbiers dans le cadre de programmes environnementaux d’un projet d’aménagement ou d’extension en mer.