La reproduction des poissons

 

-Texte Professeur Patrice Francour –

1. une histoire de nid chez les crénilabres

Si un plongeur sort de l’eau en vous disant “t’as vu les nids au fond ?”, n’accusez pas l’ivresse des profondeurs, mais croyez le !
En effet, en période de production certains poissons construisent des nids douillets dans lesquels ils surveillent leurs oeufs fécondés jusqu’à l’éclosion. Les oiseaux n’ont donc rien inventé, les poissons avaient déjà imaginé cela plusieurs millions d’années avant eux.
Normalement, la très grande majorité des poissons se reproduisent en émettant des gamètes (mâles et femelles) en pleine eau. La fécondation se fait alors au hasard, même si cela est aidé par un bon synchronisme entre les individus de sexe différent. Ce mode de reproduction (appelé ovuliparité) n’est pas très performant et il faut souvent des milliers (voire des millions) de gamètes pour espérer avoir à la fin un nouveau couple, mâle et femelle, apte à se reproduire. Pour optimiser cela, plusieurs techniques ont été testées au cours de l’évolution. Celles qui ont été conservées l’ont été car elles étaient performantes.

Dans la grande famille des labres, le nid a été inventé pour protéger les oeufs. Après fécondation, au lieu de se retrouver en pleine eau et donc à la merci de n’importe quel prédateur, les oeufs sont protégés dans un nid, sous la garde du mâle. Avant d’en arriver là, le mâle aura patiemment construit le nid pour y abriter sa future progéniture. Selon les espèces, les matériaux et la technique de construction diffèrent.

photo n°1

 

 

 

 

Le crénilabre ocellé (photo n°1) construit un nid profond, en forme de coupe, entièrement tapissé d’algues que le mâle va chercher, une par une, parfois à plus d’une dizaine de mètres (photo n°2).

photo n°2

 

 

 

 

Le crénilabre cendré (photo n°3) préfère lui les fonds sableux; il y construira tout d’abord un dôme à partir d’algues collectées plus ou moins loin. Il consolidera ensuite ce dôme en le recouvrant de petits graviers et aménagera une petite dépression à l’une des extrémités pour y abriter les oeufs.

photo n°3

 

 

 

 

Le sublet (photo n°4) n’a pas la même âme d’architecte que le reste de la famille. Pour lui, un creux entre deux rochers, avec un peu de sable au fond fera l’affaire. Il y aura quand même déposé des algues pour former un nid assez simple.

photo n°4

 

 

 

 

Une fois ce nid construit, le mâle va devoir danser, paré de ses plus belles couleurs, pour attirer les femelles et les faire pondre dans le nid. Il passe juste derrière elles pour féconder les gamètes. Commence alors la phase de protection. Le nid seul n’est pas suffisant pour protéger les oeufs des intrus. Le mâle monte donc la garde, ventile les oeufs de ses nageoires pectorales (photo 5), enlève les oeufs avortés tout en continuant à consolider le nid. Comme les femelles pondent un nombre réduit de gamètes (moins d’une cinquantaine), le mâle “rentabilise” son nid en attirant successivement plusieurs femelles. Il peut alors se retrouver avec un millier d’oeufs sous sa garde s’il arrive à courtiser une vingtaine de femelles.

Villefranche sur mer; Le Lido; 30 mai 2009; matin assez tôt

photo n°5

 

 

 

 

L’éclosion a lieu généralement entre 3 et 12 jours après la ponte, le plus souvent en début de nuit et de façon synchrone, même si les pontes ont été échelonnées dans le temps. Des larves d’environ 3 mm sortent alors des oeufs et se retrouvent flottant dans les eux de surface, parmi le plancton, pendant une cinquantaine de jours. Au terme de cette période, la larve descendra s’installer sur le fond et deviendra un juvénile très semblable à l’adulte; la boucle est presque bouclée.

Toute cette débauche d’énergie est-elle finalement rentable ? Même si la réponse n’est pas toujours facile à donner, le simple fait que les crénilabres soient toujours là et abondants depuis des millions d’années veut dire que leur stratégie est efficace. D’accord, mais en quoi ? En cas d’ovuliparité, produire des milliers ou des millions de gamètes nécessite un investissement en énergie important, surtout pour les femelles qui doivent mettre en plus dans l’oeuf des réserves vitellines qui serviront à alimenter la larve au cours de son développement.
Chez les crénilabres, l’investissement énergétique est partagé entre les sexes : la femelle pond des gamètes, peu nombreux et avec peu de réserves vitellines; le mâle construit le nid et protège les oeufs. De plus, à l’éclosion, les larves sont plus grandes (3 mm à la place de 2 mm) et donc plus aptes à se débrouiller seules dans le plancton. A la fin, la même énergie aura probablement été dépensée, mais de façon différente.