Le suivi des espèces non-indigènes

-Texte Professeur Patrice Francour –

Le poisson-flûte, une espèce de Mer Rouge, arrive à Monaco

Depuis l’ouverture du canal de Suez en 1869, de nombreuses espèces de la mer Rouge et de l’Indo-Pacifique sont passées en Méditerranée; un phénomène connu sous le nom de migration lessepsienne. Actuellement, près de 90 espèces de poissons ont été dénombrées en Méditerranée en provenance de la Mer Rouge. Les côtes monégasques, dans le nord-ouest de la Méditerranée, sont parmi les zones les plus éloignées du canal de Suez.

 

 

© Frédéric Bassemayousse

 

Le poisson-flûte, Fistularia commersonii est une espèce associée aux récifs rocheux, d’importance mineure pour la pêche commerciale, largement présente dans la région Indo-Pacifique et le centre-est du Pacifique. Il fait partie des espèces qui ont colonisé la Méditerranée le plus rapidement. Le premier individu observé en Méditerranée a été capturé en janvier 2000 par un pêcheur sur les côtes d’Israël, par 35 m de fond. Ensuite, l’espèce s’est rapidement répandue dans tout le bassin de la Méditerranée orientale. Ce poisson a atteint les côtes sud de l’Italie en décembre 2002, le nord de la mer Tyrrhénienne en 2004 et les côtes sud de l’Espagne en 2006. La première observation le long des côtes méditerranéennes françaises a été faite en novembre 2007 dans les eaux de l’île de Porquerolles (Var, France). Entre 2009 et 2010, de très nombreuses observations ont été faites dans les Alpes-Maritimes, le Var et en Corse. Toutefois même si des individus, adultes pour la plupart, sont arrivés, aucun ne s’est durablement installé. Les observations sont même devenues rares jusqu’à début 2016. Depuis, il semble qu’une nouvelle vague d’arrivées soit en cours dans les mêmes secteurs.

 

 

© Patrice Francour

 

Les eaux de la Principauté sont également concernées. Un premier individu de 110 cm de longueur avait été retrouvé mort, flottant dans le port de Monaco le 3 février 2015. Signalé rapidement au Musée Océanographique de Monaco, son identification avait été confirmée par le Professeur Patrice Francour sur photo (Université Côte d’Azur. CNRS. Laboratoire ECOMERS). Le 19 novembre 2016, les plongeurs du Club d’Exploration sous-marine de Monaco ont observé 2 individus d’environ 90 cm qui nageaient ensemble, le long du tombant du Loews dans une eau à 18°. Le 11 décembre, lors d’une exploration de la partie Ouest de l’aire marine protégée du Larvotto, les membres de l’AMPN ont observé un poisson-flûte d’environ 90 cm dans des éboulis rocheux par 10 m de fond dans une eau à 17°C. Il s’agit très probablement de l’un des deux individus observés au mois de novembre à quelques centaines de mètres.

Le laboratoire ECOMERS a diffusé dès 2009 des fiches d’identification de cette espèce sur Internet. Cette fiche a été reprise par l’Association Monégasque pour la Protection de la Nature au printemps 2016 avec diffusion sur son site Facebook. Cet appel à témoins concernait le poisson-flûte mais aussi d’autres espèces en provenance de la Mer Rouge comme le poisson lapin (vu à Marseille il y a quelques années) et le lagocepalus, un proche parent du fugu. Grâce à ces diffusions, la mobilisation des plongeurs, des chasseurs et des pêcheurs est large et permet de recueillir rapidement les nouvelles observations réalisées. Afin d’encore mieux coordonner ce réseau de science participative, le laboratoire ECOMERS lancera prochainement un site Internet dédié (ECOCIMED) en partenariat avec l’Association Monégasque pour la Protection de la Nature et l’association Peau Bleue de Patrick Louisy, l’auteur du livre d’identification des poissons d’Europe.

 

 

© Patrice Francour

 

Ce genre d’information est actuellement primordial pour seconder les scientifiques dans leurs suivis de l’évolution des changements de faune et de flore en Méditerranée. Même si aucune espèce exotique de poisson ne s’est encore durablement installée dans nos eaux, il est certain que les arrivées de poissons lessepsiens se poursuivront et probablement s’intensifieront en Méditerranée occidentale dans les années à venir. Les espèces exotiques ne représentent pas forcément un danger. Certaines comme le poisson lapin pourront très profondément, et négativement, modifier les écosystèmes de nos côtes. En effet, ce sont des herbivores qui peuvent brouter totalement toutes les formations végétales des eaux littorales si importantes comme nurseries pour de nombreuses espèces de poissons et d’invertébrés. Le lagocephalus, par sa chair toxique représente un danger évident pour le consommateur non averti, sans parler des perturbations écologiques qu’il est capable de causer. A l’opposé, le poisson-flûte ne pose pas autant de problèmes. Certes, c’est un prédateur efficace, mais comme tous les prédateurs, il est capable d’adapter son régime alimentaire en choisissant les proies les plus abondantes, quitte à en changer si elles se raréfient. En plus, à part sa nage rapide, il ne possède pas de défense particulière vis-à-vis d’autres prédateurs, consommateurs de poissons, comme les barracudas, les congres, les murènes, etc. Depuis son arrivée en Méditerranée, sa distribution géographique s’est étendue, certes, mais il n’a jamais été observé en très grand nombre. Son installation, si elle se confirme à Monaco, ne représente donc pas un danger pour la biodiversité marine autochtone.

Les arrivées du poisson lapin à Marseille et du poisson-flûte à Monaco, en Corse et en PACA ne sont probablement que les signes avant-coureurs des modifications profondes qui attendent la faune et la flore méditerranéenne dans le futur. Il convient d’être vigilant. Donc si vous observez une espèce inhabituelle, n’hésitez pas à contacter le laboratoire ECOMERS, ECOCIMED ou l’AMPN (francour@unice.fr  , ecocimed@gmail.com  , ampn.monaco@gmail.com ) pour partager cette observation qui peut être inédite.